Trans Mecs & Mecs

"Coucher avec l’ennemi", par Asher - 2011

samedi 17 mai 2014

Les mecs hétéros traitent les mecs queers comme de la merde depuis, hé bien, le premier âge du monde. Nous avons été leur croquemitaine, leur bouc émissaire, et la chute de leurs blagues. Tout ça mis à part, nous avons eu l’honneur douteux d’être leur exutoire sexuel quand ils ne pouvaient pas attirer des femmes. Il se trouve qu’il y a toujours eu parmi nous des personnes prêtes à se faire traiter comme des trou à foutre interchangeables, en échange du frisson pervers de séduire un homme hétéro, à avoir notre genre ignoré et nos identités mises de côté pour l’amour des relations sexuelles rapides et sans lendemain.

Il n’y a rien de gay, comme les mecs “hétéros” l’ont théorisés depuis des millénaires, à se faire sucer la bite. Un trou est un trou. La vraie pédale est le passif, celui qui se fait pénétrer, celui qui prend la place de « la femme » (que, bien sûr, l’homme hétéro garde toujours en tête !). Cette attitude s’appelle la « scission actif/passif ». Comme beaucoup des ruses les plus bizarres de la psychologie humaine, je trouve ça fascinant à n’en plus finir et, d’une manière perverse, bandant. L’idée que dans une interaction sexuelle entre deux hommes seulement l’un des éléments de l’équation est engagé dans un comportement homosexuel est tellement bizarre, tellement irrationnelle. Quelle gymnastique mentale est nécessaire pour la conserver ? Je ne peux pas prétendre de le savoir.

Ce que je sais est qu’à présent les hommes hétéros découvrent les hommes trans queer en tant qu’objets sexuels potentiels et que cette dynamique est encore plus pourrie. Les hommes queer ont toujours été perçus comme pas vraiment des hommes par la société hétérosexuelle. Dans quelle mesure la masculinité d’hommes queer qui sont aussi transgenres est encore plus remise en question ? Quand vous ajoutez la transphobie (et du sexisme mal placé) à une dose déjà bien bonne d’homophobie, le breuvage qui en résulte est intense en effet.

Sur Craiglist (et ailleurs), on peut trouver des petites annonces d’hommes cis (hétéros ou « bi-curieux » pour la plupart) qui cherchent des hommes trans pour du sexe sans lendemain. Ces annonces demandent fréquemment que l’homme trans soit jeune, mince et rasé de près. Certaines spécifient qu’il doit toujours avoir des « seins ». Quasiment toutes sont claires sur le fait qu’on s’attend à ce qu’il ait toujours sa « plomberie d’origine » —et qu’il est supposé que ces parties soient disponibles à la pénétration. Les hommes transgenres qui postent des annonces pour des hommes cis soit essaient de capitaliser en correspondant aux critères d’être jeune, mince, à la peau douce, sans opération du bas, ou soit spécifient de manière défensive de quelles manières ils ne rentrent pas dans ces attentes (parce qu’ils sont poilus, musclés, gros, opérés ou actifs).

Ça m’a donné l’impression d’une scène un peu déprimante, alimentée, comme il semble souvent, par des hommes hétéros qui cherchent des hommes trans pour les utiliser comme des substituts de femmes. Mais je n’ai pas envie de juger les participants –enfin, pas les participants trans en tout cas. Personnellement j’évite les attentions, relevant quelque peu du placard, d’hommes cis « hétéros » ou « bi-curieux » qui sont un petit peu trop intéressés par mon statut chirurgical, un petit peu trop investis dans le fait que mon visage d’ange reste rasé de près. Mais de toute manière, cela fait un bail que je n’ai pas été intéressé dans un coup d’un soir. Ces derniers temps, je préfère les copains de baise pour du long terme. La réalité de coucher à droite à gauche est qu’une personnalité décente n’est pas un prérequis pour un coup rapide.

Pour les personnes trans, trouver quelqu’un avec qui coucher peut être difficile (quoique pas aussi difficile qu’on le présente souvent). Quand tant de partenaires potentiels prometteurs au début finissent en voies de garage cissexistes, pourquoi ne pas éviter tous les cœurs brisés et les faux espoirs et garder les choses sur le plan cynique et nonchalant ? Coucher à droite à gauche peut en fait avoir du sens quand il s’agit de préserver sa dignité en tant que personne trans, comparé au risque de prendre un partenaire sur du long terme qui va peut-être essayer de contrôler des aspects de votre transition. C’est triste, mais avec des partenaires cisgenres (et quelquefois même des partenaires transgenres !), des relations si contrôlées sont assez courantes.

Autre avantage pervers des coups d’un soir avec des mecs hétéros : ce truc de se faire dégenrer, « baise moi par derrière et prétend que je suis une fille »… bon c’est bizarre, oppressant et énormément pourri bien sûr, mais c’est aussi un peu bandant. Ma préférence personnelle, quand je veux donner libre court à ce genre de dynamique, est de le faire dans le cadre d’un jeu de rôle consensuel avec une personne dont je sais pour sûr qu’il n’est pas un connard dans la vraie vie. Mais pour une relation limitée à un soir, où la vraie vie a peu de temps pour s’immiscer dans le fantasme, ce n’est pas très différent de ça quelque part.

Donc, ça veut dire quoi quand on continue à baiser ces mecs ? Est-ce qu’on permet à des homophobes et des transphobes de collaborer à notre propre oppression ? Ou est-ce que baiser des mecs hétéros peut être vu comme subversif, dans le sens d’utiliser l’élément dominant à nos propres fins ? Je ne pense pas que je puisse répondre à cette question, pas de manière définitive, pas dans tous les cas. Je ne sais vraiment pas si la réponse est importante. J’ai plus envie de condamner les bigots et les mecs au placard que les mecs qui les fétichisent, bien que dans un monde parfait bien sûr ils n’existeraient pas, ainsi que ce fétichisme.

Tant qu’un monde parfait n’existe pas, je pense que le sexe et la haine vont probablement coïncider. Peut-être qu’on devrait protester contre le cissexisme et l’homophobie en ne baisant pas avec des bigots, comme Lysistrata, mais je ne pense pas qu’un tel boycott soit imminent. Dans un futur proche, je pense que certains d’entre nous apporteront du bien-être à nos ennemis. Et peut-être que c’est ok, du moment que nos ennemis nous apportent du bien-être aussi, qu’ils le veuillent ou non.


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